mercredi 15 avril 2015

Edmond Michelet et l'Eglise. Etudes réunies par Nicole Lemaitre

Edmond Michelet et l'Eglise
Sous ce titre s'est tenu les 28, 29 et 30 septembre 2012 à Aubazine, en Corrèze, un colloque organisé par la commission historique nommée par Mgr Charrier dans le cadre de la cause Edmond Michelet, commission composée d'Yves-Marie Hilaire, de Jean-Marie Mayeur, de Philippe Boutry, d'Hélène Say,  Nicole Lemaitre, de Nicolas Risso et de Jean-Marc Ticchi.  Depuis cette date, Jean-Marie Mayeur et Yves-Marie Hilaire sont décédés.
Nicole Lemaitre a publié en janvier 2015, aux Editions "Artois Presse Université", un ouvrage reprenant le titre du colloque et sous-titré "Etudes réunies par Nicole Lemaitre". En quatrième de couverture, il est noté : "Actes du colloque d'Aubazine".
Dans le présent blog, figure à la date du 21 octobre 2012 une recension de ce colloque, fondée sur les notes prises sur place lors des différents exposés. La publication de l'ouvrage de Nicole Lemaitre autorise à revenir sur ce colloque dans la mesure où certains des textes réunis vont largement au-delà des exposés oraux d'alors.

C'est en particulier le cas du texte rédigé par Jacques Prévotat "Edmond Michelet et les évêques", de loin le plus intéressant de l’ensemble car écrit par un vrai historien. Alors qu'au colloque, la question de l'article virulent de Michelet, publié en mars 1969 dans l'hebdomadaire Carrefour et dénonçant "la marxisation des évêques de France", n'avait été abordée - en surface - que grâce à la question d'un auditeur – votre serviteur, le texte de Jacques Prévotat développe ce point et note que l'adresse aux évêques a suscité dans l'épiscopat, sauf une exception, irritation (Cardinal Lefebvre, président de la conférence épiscopale française) et désapprobation (Mgrs Riobé, Barthe, Marty, Maurice, Streiff). (voir le texte de l'article in fine).
A noter également dans ce texte, la citation d'un extrait de la prière dite par Edmond Michelet à Notre-Dame lors de la veillée de prières pour la paix en Algérie du 18 décembre 1960, veillée à laquelle François Mauriac et Georges Bidault ont également participé : « Sous ces voûtes de pierre qui virent s'élever, au printemps de notre patrie, les yeux du roi Louis (IX), votre confesseur, monarque pacifique qui sut, dans la justice, mettre un terme à une guerre fratricide, nous vous prions, Seigneur, pour que la France reste fidèle à sa vocation séculaire, nous qui croyons aussi "que vous l'avez créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires". » La dernière partie de cet extrait reprend, mot pour mot, l’expression utilisée par Charles de Gaulle au tout début de ses « Mémoires de Guerre ». Jacques Prévotat note : « Sa prière associe foi ardente, vocation chrétienne de la France, profession de foi patriotique gaullienne ».  Dit d’une autre manière, Edmond Michelet confond son gaullisme et sa foi chrétienne et tend aussi à confondre De Gaulle et Saint Louis, dans la mesure où il assimile la politique du général de Gaulle vis-à-vis des chefs du F.L.N. à la politique de Saint Louis vis-à-vis du roi d’Angleterre. Il le dira explicitement le 5 janvier 1961 dans un discours à Poissy : « Je conseille ici, à certains scrupuleux, de se rapporter au geste audacieux et hautement politique par lequel Louis IX sut, en son temps, finir une guerre que son armée avait gagnée sur le terrain. Saint Louis, dont le rayonnement fut l’orgueil de notre patrie, signa un accord comparable à bien des égards à celui qui suivra bientôt, il faut l’espérer, la fin des hostilités en Algérie ». Il oublie – simple détail – que De Gaulle a en face de lui le F.L.N. tandis que Saint Louis a en face de lui Henri III Plantagenêt, son beau-frère (ils avaient épousé deux sœurs, respectivement Marguerite et Eléonore de Provence).
Comment peut-on proposer des analogies aussi aberrantes et faire des analyses aussi erronées ? Seraient-elles purement intellectuelles qu’elles ne porteraient pas à conséquence. Mais il s’agit d’un responsable politique, détenteur d’un ministère ultra-sensible, celui de la Justice. Edmond Michelet est dans une situation d’allégeance volontaire au chef de l’Etat qui lui fait échafauder des raisonnements et des analogies totalement artificiels dans le but de justifier la politique de celui-ci, dont on connaît les résultats sanglants en Algérie.

Autre point intéressant, non abordé lors du colloque, la position d’Edmond Michelet vis-à-vis de l’Encyclique « Humanae Vitae ». Il apprécie la « Note pastorale » des évêques de France du 8 novembre 1968 adhérant – contrairement à nombres d’épiscopats européens – à  l’Encyclique Humanae Vitae, la jugeant « équilibrée, pondérée, humaine, respectueuse du "mystère" de l’amour ».
Que n’a-t-il protesté publiquement ou démissionné lorsque, le 7 juin 1967, le conseil des ministres dont il faisait partie a approuvé la proposition de loi de Lucien Neuwirth sur la « prophylaxie anticonceptionnelle » ? Cette loi est votée le 19 décembre 1967 et promulguée le 29 décembre. Elle est contraire à l’enseignement permanent de l’Eglise sur la contraception artificielle, enseignement repris et développé précisément dans l’Encyclique Humanae Vitae.  Les contradictions entre paroles et actes d’Edmond Michelet trouvent, là encore, leur origine dans son allégeance complète au chef de l’Etat.

Que dire des autres textes ?
Celui de Pascal Bousseyroux et Nicole Lemaitre, intitulé « Les prêtres en contact avec Michelet », est purement descriptif. Il se caractérise par une succession de noms de prêtres en relation avec Edmond Michelet, depuis les prêtres d’avant la première guerre jusqu’à ceux de la fin de sa vie. Quelques figures s’en dégagent : l’abbé Alvitre, curé de Saint Sernin de Brive ; l’abbé Sigala, résistant en Dordogne et déporté comme Michelet à Dachau; l’abbé Franz Stock, aumônier de la prison de Fresnes, bien sûr ; l’abbé Francis Delissalde, un prêtre pas banal qui, entre autres, a été aumônier de la Marine en Indochine.
Un détail qui n’en est pas un : Il est écrit, à propos de Dachau : « Sur 7000 "sorciers du ciel", issus de 28 nations et enfermés dans le block 26, 5000 vont disparaître ». Un ouvrage récent, "La Baraque des Prêtres, Dachau 1938-1945", de mon fils Guillaume Zeller, publié en janvier 2015 chez Tallandier, fait état de 2720 prêtres, religieux et séminaristes détenus dans les blocks 28 et 30 auxquels s’ajoute en 1941 le block 26. Sur ce total, 1034 y ont laissé la vie.
Les nombres cités par Pascal Bousseyroux et Nicole Lemaitre correspondent sensiblement à l’ensemble des prêtres déportés dans la totalité des camps de concentration ouverts par le régime national-socialiste ; il est regrettable de rencontrer une telle inexactitude dans une communication élaborée par deux universitaires.

Hélène Say aborde le sujet « Les conseillers d’Edmond Michelet » en commençant par : « Il n’y a pas de rupture entre Michelet homme politique, Michelet chrétien engagé et catholique pratiquant. »  On en cherche la démonstration. Peut-être cette non rupture existe-t-elle jusqu’en 1945 ? Ce qui frappe dans la vie publique d’Edmond Michelet après 1945, période très peu analysée par Hélène Say, c’est justement le fossé qui sépare ses déclarations, ses professions de foi affichées et ses prières en public de ses actes dans le cadre de ses responsabilités ministérielles, en particulier au ministère de la Justice.
Une page entière est consacrée aux relations avec Paul Touvier. Seulement Hélène Say ne mentionne pas un fait important : l’entretien accordé par Edmond Michelet à Touvier le 19 mai 1970 en son domicile de Brive. Tout ce qui pourrait écorner l’image d’Edmond Michelet est soigneusement gommé.
Hélène Say considère que Michelet, dans son action politique, s’est élevé au rang de « témoin du Christ ». Et elle conclut : « Ainsi …… devient-il pour son entourage religieux un modèle du chrétien en politique, et pour la hiérarchie catholique une sorte de héros. »
On est complètement dans les nuages ! Tout cela n’est que tourbillon de paroles. Aucune analyse des actes, en particulier en tant que ministre de la Justice.   

Nicolas Risso, curé d’Objat en Corrèze, s’intéresse aux « sources de la spiritualité d’Edmond Michelet ». On reconnaît immédiatement un texte de Nicolas Risso à la façon qu’il a de rendre naturellement inintelligible ce qui est simple ; exemple : « Les traces d’une spiritualité se trouvent bien dans la contingence historique, dans l’œuvre du temps, et ces traces sont l’écho de l’intime relation qui lie le croyant et son Dieu. » Que veut-il dire ? Est-ce simple ou est-ce si subtil que c’en est incompréhensible pour 99% du lectorat ?
« Michelet découvre avec son père une certaine forme d’approche de la réalité qui le rattachera plus tard à une vision sapientielle de celle-ci. »
A propos de la spiritualité conjugale d’Edmond Michelet et de son épouse : « Leur vie conjugale est irriguée par la prière – jusqu’ici tout va bien. Cette prière n’est pas une simple sublimation d’une absence mais bien l’ouverture au désir dès les premières absences, c’est-à-dire dès le départ en Allemagne, le 28 mars 1921, jusqu’à la mort de Michelet en 1970, autrement dit quarante –neuf ans de désir au creux d’une présence marquée par l’absence. » Qu’est-ce que ce charabia ?  Et pour finir : « Nous avons là un homme ordinaire dont l’ambition finalement est tout simplement d’être un homme, un homme qui habite son existence. »
N’a-t-on pas affaire à un pédant faisant étalage intempestif d’un savoir mal assimilé ? Autrement dit, un cuistre ?

Pascal Bousseyroux traite le thème : « Edmond Michelet et la formation de chrétiens conscients ».
On y apprend incidemment qu’Edmond Michelet a continué à cotiser à l’Action Française jusqu’en 1928 alors que la condamnation de celle-ci par le pape Pie XI date de décembre 1926 et que les adhérents de l’Action Française sont interdits de sacrements à partir du 8 mars 1927.
Il serait intéressant de savoir quelle a été l’attitude d’Edmond Michelet après cette date. Ayant réglé sa cotisation de 1927 et de 1928 à L’Action Française, il en était adhérent. S’est-il approché des sacrements durant cette période, ce qui l’aurait mis en infraction avec l’interdiction édictée en mars 1927 ? Ou bien, en tant que membre de L’Action Francaise, s’en est-il abstenu et jusqu’à quelle date ?

Pascal Bousseyroux intitule un chapitre : « L’homme politique, sentinelle des valeurs chrétiennes ». A la lecture de ce chapitre, on comprend que Michelet a beaucoup parlé des valeurs chrétiennes mais que tout cela reste verbal. Et ses « valeurs chrétiennes » se confondent avec son gaullisme sans qu’on sache très bien ce qui l’emporte.

Un point à noter à propos de la loi Neuwirth autorisant la production et la commercialisation de pilules anticonceptionnelles. On sait que, lors du tour de table au conseil des ministres du 7 juin 1967, Edmond Michelet avait fait part de son opposition à la proposition de loi de Neuwirth, dont, en fin de séance, le chef de l’Etat avait dit qu’il l’approuvait et qu’il fallait la faire voter par le Parlement. Peu après cette réunion du conseil, Michelet reçoit une lettre de Charles Reverdy, président de la confédération nationale des associations familiales catholiques, qui lui fait part de ses extrêmes réserves vis-à-vis de cette proposition de loi. Dans sa réponse datée du 15 juin 1967, Edmond Michelet écrit : « Personnellement je partage les sentiments sur les problèmes que vous soulevez. Vous n’ignorez cependant pas qu’une très large majorité de catholiques a fait une confiance totale à l’homme politique qui a lancé l’idée de la proposition de loi en question. »
Quelle interprétation donner à ces lignes ? L’homme politique est Lucien Neuwirth. Comment Edmond Michelet peut-il affirmer « qu’une très large majorité de catholiques a fait une confiance totale à l’homme politique qui a lancé l’idée de la proposition de loi en question » ? Et surtout, alors que le Magistère de l’Eglise est très clair dans son opposition aux méthodes artificielles de contraception, Edmond Michelet – qui se proclamera fidèle au pape Paul VI dans une lettre cosignée avec François Mauriac, Etienne Gilson et treize autres personnalités et publiée dans Le Monde du 18 décembre 1968 – se réfugie derrière une prétendue acceptation par les catholiques de la loi ouvrant la voie à la commercialisation de la pilule, pour ne rien faire, ne pas faire part ouvertement de son opposition à cette loi et ne pas démissionner du gouvernement qui a donné son accord au vote de cette loi. 

Intéressant également, le passage sur Edmond Michelet et l’Islam : On y apprend qu’Edmond Michelet participe au comité d’entente France-Islam depuis 1947. Il y côtoie Louis Massignon. En juillet 1959, ministre des anciens combattants, il participe à la cérémonie en l’honneur des sept saints dormants d’Ephèse, cérémonie associant des musulmans qui lisent la sourate coranique sur la légende de ces sept saints. Quelques mois plus tard, lors d’un hommage à Charles de Foucauld, il salue chaleureusement la présence de Hamza Al-Sid Boubakeur, député des Oasis (et non député d’Alger comme indiqué inexactement dans le texte).
Comment aurait réagi ses amis du comité d’entente France-Islam et les musulmans qu’il a côtoyés à cette phrase d’Edmond Michelet rappelant son état d’esprit de 1939 à propos du national-socialisme et de Hitler : « Je me refusais à l’instauration d’une civilisation, disons aujourd’hui, pire que l’Islam ; nous étions en présence d’un nouveau Mahomet » ?
Encore un exemple du double langage d’Edmond Michelet.


Pour finir, Jean-Dominique Durand et Nicole Lemaître traitent du sujet : « Edmond Michelet et l’œcuménisme », un thème pour ainsi dire non traité jusqu’alors. En 1962, Edmond Michelet devient président de l’I.C.L. (International Christian Leadership), organisme rassemblant catholiques et protestants qu’il avait découvert aux Etats-Unis en 1954. La branche française en sera le Mouvement International de Responsables Chrétiens (M.I.R.C.) qui accueillera également des orthodoxes. Le M.I.R.C. aurait contribué au rapprochement de la France et de l’Allemagne, à la compréhension entre pays du Benelux, à des rencontres fécondes entre la France et l’Angleterre.
Dans le cadre de l’I.C.L., une conférence mondiale est organisée à Noordwijk sur le thème « Vivre en conflit ». Les auteurs de l’article y introduisent artificiellement quelques lignes, d’ailleurs peu claires, sur l’attitude d’Edmond Michelet à la fin du conflit algérien : « Nous reviendrons dans un autre contexte sur le rôle d’E. Michelet dans les négociations en Algérie, parce qu’il joue d’abord son rôle d’homme d’Etat, spécialement dans l’association France-Algérie qui lui tient particulièrement à cœur ; mais c’est justement à cette occasion qu’apparaît le mieux cette fonction qui consiste à « désarmer la haine », qu’il avait à l’évidence apprise de l’expérience concentrationnaire et qui l’a amené, plusieurs mois avant l’indépendance, à nouer des contacts avec les dignitaires algériens. »
Une remarque sur les "dignitaires algériens" : qualifier de dignitaires les chefs du F.L.N. dont Edmond Michelet écrivait en juin 1957 « ils masquent une frénésie raciste analogue à celle que Hitler voulait imposer au monde, en utilisant des moyens identiques aux siens » est difficilement compréhensible. De quelle dignité s’agit-il ?
Comment, selon Nicole Lemaitre et/ou Jean-Dominique Durand, l’expérience concentrationnaire a-t-elle pu  amener Michelet à nouer des contacts avec des gens qu’il compare aux nazis ? Qui peut comprendre cela ?







Michelet  - Carrefour Mars 1969
Un appel d'Edmond Michelet aux Evêques français

Ainsi donc, Messeigneurs - pardon, Pères, puisque c'est ainsi que vous entendez être interpellés en attendant le jour proche où il faudra sans doute vous donner du Camarade - ainsi donc vous venez nous informer de votre dernière découverte.
« L'unité des chrétiens est mise à rude épreuve », selon vous, parce que d'une part l'annonce de l'Evangile aux travailleurs est pour l'Eglise de France un impératif urgent et que, d'autre part, « les communautés chrétiennes souffrent d'être remises en cause de manière quelquefois brutale par les chrétiens les plus représentatifs du monde ouvrier ou par des prêtres en communion avec eux ».
Il faut en convenir, mes Pères, notre unité est effectivement mise à rude épreuve.
C'en est une, par exemple, pour le laïc indigne qui formule ces réflexions que de découvrir qu'en mai 1968 « ce qui avait été pendant quelques jours la grande espérance du monde ouvrier… s'est brusquement transformé en une douloureuse déception ».
Et pourquoi donc, grands dieux ? Mais tout bonnement, s'il fallait vous en croire, parce que l’affreux Théodose qui chez nous exerce scandaleusement les fonctions de chef d’Etat sous le nom de Charles de Gaulle a prononcé le 30 mai un discours qui a ruiné cette espérance du monde ouvrier de voir «  le changement profond de sa situation ». Et voilà pourquoi, concluez-vous, nous « ressentons aujourd’hui, mais sous une forme accrue, le mécontentement d’avant mai 1968 ».
Et vous ajoutez gravement : « Il y a des signes qui semblent indiquer qu’une nouvelle crise serait plus violente ».
Ah ! mes Pères, ne me tenez pas rigueur de vous parler avec la franchise d’un fils qui se fait une si haute idée de la notion d’autorité qu’une image se présente à lui devant votre déconcertante attitude : celle du manteau de Noé qui lui avait déjà servi, naguère, pour se mettre en paix avec sa conscience.
C’était, faut-il vous le rappeler ?, lorsque, à la quasi-unanimité de certains d’entre vous ou de vos prédécesseurs immédiats, vous vouliez nous convaincre qu’en présence du totalitarisme nazi, il fallait nous résigner à la collaboration.
Ne vous est-il jamais venu à l’esprit que les premières manifestations de désobéissance chez certains de vos jeunes prêtres et de vos laïcs sont venues alors de leur refus de vous suivre dans une prise de position dont ils discernaient, dès ce moment, les redoutables conséquences ?
Ces conséquences, nous y voici.
Au scandale dénoncé par le grand Pie X, celui d’une église du XIXe siècle passant sans s’arrêter, comme le lévite de l’Evangile, devant les victimes d’un capitalisme alors monstrueusement inhumain, est en train de s’ajouter, si nous n’y prenons garde, en cette fin de notre XXe siècle, un autre scandale, , celui que serait, par complexe de culpabilité, le ralliement implicite aux thèses d’un autre totalitarisme qui prétend, comme l’autre, répondre par la violence et par la haine au problème posé par ce qu’il appelle la lutte des classes.
Ainsi donc, mes pères, dîtes-nous le carrément : vieille lune que la doctrine sociale de l’Eglise, comme ne le cessent de le proclamer vos « chrétiens les  plus représentatifs du monde ouvrier » ?
Pêcheurs de lunes, par conséquent, tous ces pontifes qui de Léon XIII à Paul VI, tout comme de Gaulle, proposent la participation pour répondre à la légitime attente des travailleurs ?
Vieille lune, pour tout dire, quiconque se refuse à considérer Marx ou Freud comme de nouveaux docteurs de l’Eglise.
Et pour finir, vieille lune sans aucun doute, ayant le plus urgent besoin d’être démythifié, le refoulé qui, en ce dimanche de Laetare, se prend à espérer encore, à espérer toujours, comme jadis pendant votre terrifiant silence dans son camp de concentration.
Ah ! Oui ! Mes Pères, rude, rude épreuve…





mardi 17 mars 2015

Edmond Michelet = Saint Louis

Michel Cool publie chez Salvator un nouvel ouvrage intitulé "La Nouvelle Légende Dorée" et sous-titré "52 saints pour aujourd'hui". En référence à "La Légende Dorée" de Jacques de Voragine, dominicain, qui au XIIIe siècle relata la vie de cent-cinquante-trois saints. 
Seulement, les 52 "saints" de Michel Cool ne sont pas (encore ?) des saints. Certains ne sont pas catholiques et certains, même, ne sont pas croyants. Et à côté de personnalités incontestables, figurent d'autres beaucoup plus contestables. Son ouvrage est de la même veine que ceux de Jean Peyrade, "Figures catholiques du XXe siècle", et de Jérôme Cordelier, "Rebelles de Dieu". Ouvrages sympathiques par bien des côtés, mais tellement superficiels : quelques pages pour présenter une biographie, une personnalité et sa spiritualité, forcément schématiques. Une originalité pour l'ouvrage de Cool, il classe ses "saints" selon les béatitudes.

Michel Cool consacre quatre pages à Edmond Michelet qu'il enrôle sous "Heureux les doux : ils auront la terre en héritage". Il n'oublie aucun des poncifs relatifs à Edmond Michelet. Il y ajoute sa note et lui trouve même de nombreux points communs avec Saint Louis.        Michelet et Saint Louis ! 

Notons les erreurs factuelles : Edmond Michelet n'a pas démissionné du ministère de la Justice en août 1961; De Gaulle a tranché entre Michel Debré et lui et a choisi Debré. Michelet en a été hors de lui : "Debré a eu ma peau", confie-t-il à Louis Terrenoire. 
Cool écrit : "Il proteste à l'époque contre la répression organisée par Maurice Papon, le préfet de Paris, contre les partisans de l'indépendance algérienne qui manifestent dans les rues de la capitale." Il n'y a pas eu de manifestations pour l'indépendance de l'Algérie dans les rues de Paris quand Michelet était ministre de la Justice. La manifestation organisée par le FLN algérien dans Paris (qui donne lieu à une désinformation extravagante) date du 17 octobre 1961. Et Papon n'est pas préfet de Paris, mais préfet de police de Paris.
Mais ce qui frappe, ce sont les omissions. Comme toujours quand il s'agit d'hagiographes d'Edmond Michelet. 
Rien sur le rétablissement de la peine de mort en matière politique abolie depuis 1848. 
Rien sur la peine de mort réclamée contre les généraux Challe et Zeller. Rien sur sa hargne contre les partisans de l'Algérie française et contre ses anciens camarades du gaullisme, Jacques Soustelle et Louis Vallon, ou de la démocratie chrétienne, Georges Bidault et Alain Poher. 
Rien sur son silence lors du massacre des harkis alors qu'il préside France-Algérie. 
Il reste dans le gouvernement qui approuve en 1967 la loi Neuwirth sur la "prophylaxie anticonceptionnelle" contraire à l'enseignement constant du Magistère de l'Eglise.
Voilà le "saint", le "doux" que Michel Cool propose à notre dévotion. On reste ébahi par la mythologie bâtie autour d'un homme qui, il est évident, avait une foi profonde mais qui, dans sa vie publique d'homme politique, ne se différenciait nullement de ses collègues députés, sénateurs ou ministres. Rien ne vient étayer le fait qu'il y ait agi "en chrétien".
Il faut dire que la bibliographie citée par Michel Cool ne brille pas par sa diversité : trois ouvrages écrits par des membres de la famille Michelet. Rue de la Liberté d'Edmond Michelet, Prier à Rocamadour avec Edmond Michelet de Denis Rey (son petit-fils), A la recherche d'Edmond Michelet d'Agnès Brot (sa petite-fille).

Souhaitons que les autres personnalités retenues par Michel Cool pour son ouvrage soient traitées avec plus de rigueur historique que Michelet !






jeudi 28 août 2014


Edmond Michelet appelle au soulèvement de l’armée contre le régime

2 janvier 1956, les élections législatives, conséquence de la dissolution de la Chambre par le président du Conseil, Edgar Faure, donnent une majorité au « Front Républicain » groupé autour du parti socialiste S.F.I.O. La représentation gaulliste à l’Assemblée disparaît quasi totalement tandis que le mouvement poujadiste obtient plus de quarante élus. Guy Mollet devient président du Conseil ; son ministre de la Défense nationale est Maurice Bourgès-Maunoury assisté pour l’armée de terre d’un secrétaire d’Etat, Max Lejeune.
Le nouveau cabinet se trouve confronté aux événements d’Afrique du Nord d’une inquiétante gravité : 
-          -  développement de la rébellion et du terrorisme en Algérie où les effectifs de l’armée sont passés en 1955 de 80.000 à 225.000 hommes,
-         -   processus d’accession du Maroc à l’indépendance dans un contexte d’insécurité généralisée et de violence exercée à l’encontre les résidents et militaires français,
-          -  agitation en Tunisie où Habib Bourguiba demande l’indépendance complète.
C’est dans ce contexte, à la fin de février, peu après la constitution du nouveau cabinet intervenue le 29 janvier 1956, que le chef d’état-major et inspecteur de l’armée de terre, le général André Zeller, démissionne de son poste. Peu après, le général Guillaume, chef d’état-major général se démet également de ses fonctions. Ces démissions traduisent le « malaise de l’armée » soumise à chaque changement de cabinet ( moins de six mois de durée de vie moyenne) à des changements brusques d’orientation, à des décisions non réfléchies et à l’absence de continuité dans la politique  menée en Afrique du Nord, empêchant de surcroît la définition et la mise en œuvre de plans à moyen et long terme en ce qui concerne l’équipement et les forces.
Edmond Michelet, sénateur « républicain social » (gaulliste) de la Seine, écrit alors, le 7 mars 1956, un article dans Carrefour, hebdomadaire gaulliste et partisan résolu de l’Algérie française.
Cet article donne d’Edmond Michelet une image inattendue à ceux qui se souviennent de son passage au ministère de la Justice, de 1959 à 1961, et à la présidence de l’association France-Algérie, de 1963 à 1970 : pas de partisan plus convaincu de l’Algérie française, pas de soutien plus ferme de l’action de l’armée française en Algérie qu’Edmond Michelet en 1956.
On ne savait pas qu’Edmond Michelet, le gaulliste démocrate-chrétien, avait prôné le soulèvement de l’armée contre le régime en place. C’est pourtant ce qu’exprime très clairement la conclusion de l’article. S’en souviendra-t-il lorsque, cinq ans plus tard, ministre de la Justice, il aura à signifier, au procureur près le Haut Tribunal militaire, les directives du gouvernement sur la peine à requérir contre les auteurs de la révolte d’avril 1961 à Alger ? Apparemment pas puisqu’il lui enjoindra de requérir la peine de mort.


Note pour la compréhension de certains points de l’article :
-         -  le « vainqueur de Monte-Casale et de Castelforte » est le général Juin, élevé en 1952 à la dignité de maréchal de France. Il a été résident général au Maroc de 1947 à 1951 ;
-        -   le « héros de Bir-Hakeim » est le général Koenig, ministre de la Défense nationale des gouvernements Mendès-France et Edgar Faure en 1954-55, coupable aux yeux des gaullistes intransigeants de s’être commis avec le « régime ».
-          - « Polygone » est l’un des pseudonymes dans la résistance de Maurice Bourgès-Maunoury tandis qu’« Algèbre » est celui du général Paul Ely, nommé le 1er mars 1956 chef d’état-major général en remplacement du général Guillaume démissionnaire. Le général Ely était directeur du cabinet militaire d’Edmond Michelet quand celui-ci était ministre des armées entre novembre 1945 et décembre 1946.














lundi 28 juillet 2014

14 juillet 1958 : Michelet s'adresse aux anciens combattants venus d'Algérie

Le 14 juillet 1958, Charles de Gaulle est président du Conseil depuis un mois et demi. Edmond Michelet est son ministre des anciens combattants. Sur la place de l'Hôtel de Ville de Paris sont réunis 4000 anciens combattants musulmans et 2000 jeunes venus d'Algérie. Le président du conseil municipal ouvre la cérémonie en leur souhaitant la bienvenue. M. Azem Ouali, président de l'association des maires de Kabylie et futur représentant de la Kabylie à l'assemblée nationale, lui répond ainsi : "Nous sommes venus ici, sur ce lieu de pèlerinage, manifester à notre patrie notre reconnaissance et notre attachement".
Edmond Michelet, dont le discours sera suivi de celui d'André Malraux, prend alors la parole pour affirmer que les anciens combattants d'Algérie auront les mêmes droits et les mêmes prérogatives que leurs homologues de métropole.
Dans les jours qui suivent, il fait une déclaration exclusive à l'hebdomadaire Carrefour, publication qui a milité vigoureusement pour le retour de De Gaulle au pouvoir et pour l'Algérie française. 
Voici l'article qui en est résulté : 



Outre un développement intéressant sur le peuple et l'armée - Edmond Michelet a été ministre des armées de novembre 1945 à décembre 1946 - le ministre des anciens combattants écrit donc à propos de la cérémonie sur la place de l'Hôtel de Ville que la présence des quatre mille anciens combattants d'Algérie et celle de deux mille jeunes musulmans "affirmait qu'il n'y avait, d'un bord à l'autre de la Méditerranée,qu'une seule France retrouvée dans l'unité, une France libre, égale et fraternelle."
Edmond Michelet s'est-il souvenu de ses paroles de juillet 1958 quand,  en 1967, ministre d'Etat, il s'est rendu en voyage officiel à Alger, capitale de la République algérienne démocratique et populaire et qu'il a serré les mains de ceux qui avaient sur la conscience le meurtre de dizaines de milliers d'anciens combattants et de harkis qui avaient le seul tort d'avoir cru en ses paroles de 1958 ?  

mardi 8 avril 2014

Le Jour du Seigneur, le jour de Michelet


Lors de l’émission télévisée Le Jour du Seigneur du dimanche 6 avril 2014, sur la chaîne France 2, Michel Cool a consacré sa chronique littéraire à un livre récemment publié par une petite-fille d’Edmond Michelet, Agnès Brot.
Voici la présentation de cet ouvrage telle qu’elle apparaît sur le site du Jour du Seigneur :
D'après les souvenirs de sa mère, la petite-fille d’Edmond Michelet retrace le roman familial de son grand-père, chrétien, déporté, Juste parmi les nations et grand homme d’Etat. Son procès de béatification est en cours depuis 1976. Un fort témoignage de la puissance de la foi. A la Recherche d’Edmond Michelet d’Agnès Brot aux éditions Le Passeur. (Nous y reviendrons dans l'article dédié à la bibliographie des œuvres consacrées à Edmond Michelet) 

Et voici la transcription de l’intervention télévisée de Michel Cool :

En 1970, le ministre de la Culture, Edmond Michelet, organisa une année Saint Louis pour les 700 ans de sa mort. Bien heureuse coïncidence, en cette année du huitième centenaire de la naissance du roi, un livre paraît sur l’ancien ministre. Ce livre vient après beaucoup d’autres, mais celui-ci vaut vraiment le détour. D'abord parce qu’il publie des confidences inédites de Christiane, sa fille aînée ; ensuite, il nous éclaire sur la spiritualité de ce grand résistant, ancien déporté et ministre de la Ve République. Elle est celle d’un ministre qui priait avant toute chose pour rester attentif à Dieu et aux hommes, pour aussi déborder de tendresse et de miséricorde avec sa famille, ses amis … et même ses adversaires politiques. Ce livre, émouvant, témoigne qu’une action politique transcendée par l’amour peut mener sur le même chemin que Saint Louis. Oui, la politique n’est pas une zone interdite à la sainteté.

Qui est Michel Cool ? Après avoir été directeur et rédacteur-en-chef de Témoignage Chrétien de 1997 à 2005, il a été rédacteur-en-chef de La Vie (ex-Vie Catholique) de 2011 à 2013. Il est maintenant éditeur aux éditions Salvator.

Et voici le commentaire posté par mes soins le 8 avril 2014 sur le site du jour du Seigneur
Un peu de discernement à propos d'Edmond Michelet est nécessaire. Pour le connaître, ne pas se limiter aux écrits de ses enfants ou petits-enfants.
A-t-il prié avant de rétablir le 4 juin 1960 la peine de mort pour crimes politiques abolie depuis 1848 ? Est-ce déborder de tendresse que de réclamer la peine de mort à l'encontre des généraux Challe et Zeller : "Le code est formel; il prévoit la peine de mort; on n'aperçoit pas quelles circonstances atténuantes peuvent être découvertes".
Est-ce charitable de considérer comme scandaleux  le verdict du tribunal de seulement 15 ans de détention (au lieu de la peine de mort) ?
Quand le conseil des ministres approuve le 7 juin 1967 la proposition de loi Neuwirth sur la contraception artificielle condamnée par le Magistère de l'Eglise, Edmond Michelet a-t-il démissionné du gouvernement ? Non !
Donc, un peu de retenue quant aux appréciations portées sur Edmond Michelet ! Merci.
Bernard Zeller

Commentaire final : On reste stupéfait de l’aveuglement, volontaire ou involontaire, des thuriféraires de Michelet. Rien dans la case « passif »! La perfection est-elle de ce monde ? Edmond Michelet en est-il une incarnation ?

samedi 22 février 2014

Interview d’Edmond Michelet à Dachau le 5 mai 1945 par  un officier américain

(Langue originale : anglais)







L’officier américain : Etes-vous français ?

Edmond Michelet : Je suis français

O.A. : Pouvez-vous nous parler de votre expérience dans ce camp ? Nous aimerions savoir depuis combien de temps vous êtes ici et pour quelles raisons.

E.M. : Je suis un des premiers à avoir été arrêté en France. J’ai été arrêté à la fin de janvier 1943. Je suis ici depuis presque deux ans. Je suis resté six mois à la prison de Fresnes, à Paris ; un mois dans l’horrible camp de Sarrebruck où j’ai vu des choses terribles ; et je suis arrivé en septembre 1943. Alors, le camp n’était pas aussi dur qu’il n’était auparavant.
Mais cependant, j’ai aussi vu ici des choses terribles.

O.A. : Par exemple ?

E.M. : Par exemple, et bien, dix jours après mon arrivée ici, nous avons dû rester 36 heures à un endroit, 36 heures comme ceci (Edmond Michelet prend la position de « garde à vous »), au bon plaisir du garde, 


immobiles, à ne rien faire. Il était strictement interdit d’aller nulle part, de faire quoi que ce soit.
Ce que je veux vous dire : en juin-juillet dernier, un convoi français de milliers de personnes, des français, des politiques ; dans ce train, plus de la moitié des gens sont morts ; ils sont morts. En français on l’appelle « le convoi de la mort », the death convoy.

O.A. : C’est très similaire au train qui… (L’officier américain désigne un déporté interviewé auparavant)

E.M. : Exactement. Le mois de juillet a été celui de la mort d’un millier de français.

O.A. : De quoi sont-ils morts ?



 E.M. : Les gens d’ici disent qu’ils étaient entassés dans les wagons…, une température de 38°, pas d’eau depuis Compiègne, six jours, pas d’eau du tout, c’était absolument terrible.

O.A. : Combien de personnes sont-elles venues comme prisonniers… (inaudible)

E.M. : (Inaudible) ….. Nous étions parmi les premiers, je vous l’ai dit ; …(inaudible)

O.A. : A quoi attribuez-vous le fait que vous soyez en vie aujourd’hui ?

E.M. : A la Providence, à la Providence. Je suis catholique romain et, vous savez, je crois réellement en Dieu. (Avec un sourire) Je suis obligé de croire en Dieu !



O.A. : Merci, merci.

mercredi 11 septembre 2013

Homélie du cardinal Barbarin,
le 30 août 2013 à la Primatiale Saint Jean de Lyon,
lors de la messe de funérailles
du commandant Hélie de Saint-Marc


L'homélie prononcée par le cardinal Barbarin à la Primatiale Saint-Jean de Lyon le 30 août 2013 lors de la messe de funérailles du commandant Hélie Denoix de Saint-Marc est d'une grande hauteur spirituelle. 
Justice de Dieu et justice des hommes est l'un des thèmes abordés. 
En l'écoutant, ou en la lisant, on ne peut s'empêcher de penser à Edmond Michelet, ministre de la Justice lors du procès d'Hélie de Saint-Marc le 5 juin 1961 devant le Haut Tribunal Militaire, qui a demandé au procureur général Reliquet de requérir vingt ans de détention criminelle à l'encontre de l'ancien déporté de Buchenwald.


Madame, chers frères et sœurs, vous avez entendu la dernière phrase de l’Evangile : « Je l’ai glorifié, je le glorifierai encore ». Il ne s’agit pas encore d’Hélie de Saint-Marc. C’est une voix réconfortante, qui vient du ciel et qui répond à une demande angoissée, bouleversée de Jésus : « Père, glorifie ton nom. Maintenant je suis bouleversé. Que puis-je dire ? » Lui aussi n’a pas caché son angoisse dans les difficultés de la vie et devant les souffrances. On l’entend crier au moment de sa Passion : « Mon Père, mon Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Nous sommes ici à la fin du chapitre 12 de l’Evangile de Saint Jean et les lignes qui suivent sont justement celles de l’heure des Ténèbres - l’entrée dans le récit de sa Passion.

Frères et sœurs, ce texte, l’Evangile, ces lectures ont été choisies par Madame de Saint-Marc et ses filles. On pourrait leur demander pourquoi et, en priant j’y ai réfléchi aussi, et je me suis dit qu’elles voulaient sans doute nous montrer la lumière qu’elles voient dans la vie de celui qui vous rassemble dans cette primatiale cet après-midi. Texte fort et vigoureux de Saint Paul qui est aussi un regard général sur les souffrances du temps présent et même sur l’ensemble de la création. Nous le savons bien, la création toute entière crie sa souffrance. On a l’impression qu’il veut crier plus fort encore son espérance : « Il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la Gloire que Dieu va bientôt révéler en nous. ».

Mais pour dire la vérité, après avoir lu Les Champs de braise, j’attendais que vous choisissiez l’Evangile du centurion. Il y a des passages où ce vrai soldat, dans Les Champs de braise, parle exactement comme le centurion de l’Evangile ; c’est surprenant. Il écrit ainsi, en parlant de l’Indochine : « Lors d’un assaut, le pouvoir d’un commandant de compagnie est impressionnant. La vie d’une centaine d’hommes dépendait de mon jugement. Je disais : Va et le légionnaire allait, sans un murmure, sans un mouvement de recul ». On a vraiment l’impression d’entendre la voix du centurion devant Jésus.

Et bien non ! Vous avez choisi de nous offrir une perspective plus haute. Avec ces textes, vous nous avez emmenés, si l’on peut dire, à l’un des sommets de l’Evangile, qui surplombe toute la vie de Jésus. Et avec ce passage  de l’Epitre aux Romains, au moment où Paul regarde non pas seulement sa vie ou les communautés qu’il conduisait, mais la création toute entière, quelle hauteur de vue ! Quand il en dit la souffrance et quand pour elle il crie son espérance : « Qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? J’en ai la certitude : ni la mort, ni la vie, ni les esprits ni les puissances, ni le présent ni l’avenir, ni les astres, aucune créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Lui ». Ah ! C’est avec cette lumière que nous regardons, grâce à vous, aujourd’hui, la vie d’Hélie de Saint-Marc. Et si donc nous sommes en compagnie de Jésus, Jésus bouleversé, qui perd ses mots, même, vous l’avez entendu : « Je suis bouleversé, que puis-je dire, dirai-je : Père, délivre-moi de cette heure ?  Mais non, ce serait exactement le contraire de tout ce que j’ai fait tout au long de ma vie ». Il ne veut pas être mis en contradiction avec toute la logique de la lumière de sa vie. Et pourtant, il ne cache pas qu’il est perdu. Et sa demande est belle. Difficile pour nous, il faut le reconnaître. Et son cri, à ce moment-là, c’est : « Père, glorifie ton fils ! » Vous y entendez la première demande du Notre Père : « Que ton nom soit sanctifié ». Quand je dis que c’est une demande haute, je sais ce que je dis parce que, dans le Notre Père, c’est justement la demande à laquelle on accroche le moins. Pour le pain, pour la tentation, pour les péchés, pour la volonté de Dieu  et le règne et le présent, ce sont des choses concrètes. Sanctifier, glorifier le nom de Dieu, ça nous dépasse ; mais pas Jésus, bien sûr ! Et c’est à ce rendez-vous que vous avez voulu nous conduire.

Hélie de Saint-Marc disait : « Moi, je vois plus le mal que la présence de Dieu ». Avouant ici discrètement que sa foi était difficile. Dans sa conversation avec un moine, ce dernier le réconforte en lui disant : « Mais, ne vous en faîtes-pas, vous savez, la foi, c’est une grâce. Certains l’ont simple et lumineuse mais, pour d’autres, c’est un chemin difficile. Tenez, moi par exemple, dit ce moine, dans une heure de ma vie, j’ai une minute de foi et cinquante-neuf minutes de doute, ou de ténèbres, ou de difficultés, ou de nuages. Eh ! Dans cette minute, quelle fulgurance ! Quelle lumière ! Mais c’est cela qui me suffit pour avancer ».
Et donc la question qui est posée, non pas seulement avec la vie d’Hélie de Saint-Marc, mais à la nôtre, bien sûr, à travers cet Evangile, c’est : Est-ce que ma vie, en fait, elle glorifie le nom de Dieu ? Est-ce qu’elle correspond à la première demande du Notre Père ? Avec ce que je suis, ce que je fais ou ce que je dis, est-ce que je sanctifie le nom de Dieu ? C’est peut-être la seule question qui compte. Oui, il est difficile de répondre, en tout cas impossible pour nous, bien sûr. Et c’est pourquoi la réponse vient d’en-haut. C’est une réponse qui vient du ciel. Une voix se fait entendre parce que tu ne sais pas répondre à cette question, bien sûr. Et c’est une voix qui te réconforte et qui te dit : Et oui, je l’ai glorifié –sous-entendu, je l’ai glorifié mon nom dans ta vie. Et là, toute sa vie s’illumine. Et je le glorifierai encore, merci Seigneur pour ce futur, nous ne sommes pas là que pour regarder un passé. Et nous savons qu’il y a aussi tout l’enjeu d’un futur de la gloire de Dieu.

Et voilà que toute la vie d’Hélie de Saint-Marc, beaucoup mieux évoquée par d’autres que par moi, nous l’avons souvent entendue ces jours derniers, nous l’entendrons encore au sortir de la cathédrale.
Voilà le nom d’un itinéraire et des personnes qui se bousculent dans nos mémoires : Et Bordeaux et la Dordogne, Et Buchenwald et Langenstein, l’Indochine et le village de Talung qui est vraiment une marque au fer rouge, un nom brûlant qui le blessera toute sa vie, et Coëtquidan et Perpignan, et Zéralda et Alger, Ah ! Le lieu de la fracture et de la rupture. Et La Santé, Clairvaux et Tulle évoqués par ses filles. Puis un Noël avec la famille retrouvée, près de Nantes. Et Lyon, pendant cinq décennies. Quelle joie, quel honneur pour notre ville ! Avec, en retrait, La Garde Adhémar qui est un lieu d’affection familiale, d’amitié, de repos. Et, justement, c’est le lieu où ce 26 août il est entré dans le repos éternel.
Des noms, il y en a beaucoup aussi. Ils seront dits, j’espère. Moi, je n’en ai retenu qu’un parce que j’avais l’impression que c’était celui qui revenait le plus souvent : l’adjudant Bonnin, en Indochine. J’avais l’impression que c’est celui qu’il écrivait ou qu’il prononçait avec la plus grande émotion.
Et voilà qu’un enfant, Hélie de Saint-Marc, se tourne vers son père et il lui dit : « Père, est-ce que ton nom a été sanctifié ? Est-ce que ton nom a été glorifié, dans ces lieux, par ces personnes et par ces moments de ma vie ? » Et voilà donc notre réconfort, dans cet Evangile que vous avez choisi. Oui, Oui, je l’ai glorifié tout au long de ta vie et cet exemple servira encore à glorifier Dieu ; je le glorifierai encore. Il y a beaucoup de choses à voir, à entendre, à tirer comme exemples stimulants de ta vie, pour les autres.

Et voilà que ce ne sont pas seulement des noms, mais ce sont aussi des mots profonds, parce qu’il n’y a pas que sa vie, il y a aussi la nôtre. Et les mots les plus profonds qu’il a eus, qui sont les piliers mêmes de son existence viennent dans la nôtre ! Et, en pensant à lui, bien sûr, chacun de nous regarde son existence, avec inquiétude, avec  beaucoup de questions, en tout cas avec humilité. Forcément, ils sont dans vos esprits.
J’ai essayé de les écrire comme ils venaient aussi pour moi. L’honneur et la fidélité – c’est la devise de la Légion. L’engagement et le courage.  Quel courage ? Il le met au pluriel, alors les courages, surtout celui d’être fidèle aux rêves de sa jeunesse, quand, à la fin de sa vie, il écrit cette lettre pour le futur à un jeune homme de vingt ans, lettre que vous avez dans vos livrets parce que c’est certainement son texte le plus fort et puis le plus rempli d’espérance et utile pour nous. Et la justice et la loi : justice des hommes, justice de Dieu. Avec cette grande question : comment juger ceux qui nous ont jugés ? Et la dignité, et la liberté, et la guerre, avec sa colère contre la guerre : la guerre est un mal absurde, est un mal absolu, je n’ai jamais rien vu d’aussi cruel et terrible que ce que j’ai vécu en Indochine dans les années 50 et 53. Et la paix surtout, un serviteur de paix, un artisan de paix, un disciple du Prince de la Paix. Et le service.
J’ai gardé pour la fin le mot qui me touche le plus : la res-pon-sa-bi-li-té. En fait, cet homme, il assume tout. Tout ce qu’il a fait, lui-même. Il est assez grand pour en rendre raison et en rendre compte devant tout le monde. Il dit qu’il a toujours agi comme il pensait devoir le faire. Il comprend très bien, dans la finesse, la douceur de son intelligence et son respect de toutes les autres personnes : Je comprends très bien que d’autres aient agi autrement. Ils ont aussi leurs raisons et leurs manières de voir les choses. Jamais il n’a rejeté la responsabilité sur une autorité supérieure avec laquelle il n’aurait pas été d’accord. Il a fait ce qu’il avait à faire quand c’était son rendez-vous avec l’Histoire, en jugeant avec sa conscience. Voilà aujourd’hui ce que je dois faire, je l’assume. Jamais, encore plus bien sûr, il n’a reporté la responsabilité sur ses subordonnés : ils ne sont coupables de rien ; ils m’ont obéi ; toute la responsabilité repose sur moi. Je sais ce que j’ai fait. Et arrivant au moment de son jugement, il dit : « Je connais la gravité de mes actes. J’avais à choisir entre le crime de l’illégalité – qui est terrible – et le crime de l’inhumanité. Vous comprenez le choix que j’ai fait. » Tout était dit. Il avait à répondre de sa vie devant la justice des hommes, et aussi, en partie, de la vie de ses amis et de ses proches.

Mais aujourd’hui, notre réconfort c’est que sa responsabilité est mise en jeu aussi – et responsabilité ça vient du verbe répondre – et aujourd’hui il répond de sa vie devant Dieu. Comme nous aurons tous à le faire un jour quand sonnera l’heure de Dieu dans notre vie. Quand le Seigneur revient, comme on le dit dans le Credo, il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts. Ah ! Dieu n’est pas un juge de la même espèce. Il est plus un père qu’un juge. Il est un juge et un père. Il est les deux à la fois bien qu’on voit mal comment cela se marie, parfois. Il voit, il sait, il comprend, il connaît, il juge en toute justice, en toute miséricorde, en toute vérité le cœur de ses enfants. Dieu, Dieu, mon père. Devant Dieu il suffit de se présenter avec droiture, avec notre misère reconnue ou nos péchés confessés et tout l’élan, l’enthousiasme qui habitent nos cœurs et nos vies.
Frères et sœurs, tous ces mots de son existence qui sont les mots de la seconde guerre mondiale, de l’Indochine, de la guerre d’Algérie, ce sont des mots qui traversent les siècles et les aléas de l’Histoire, vous le savez bien. La Résistance n’est pas seulement un fait du passé. Aujourd’hui aussi, il y a une résistance à vivre et l’objection de conscience. Et les sentinelles dont il parle tant, ils ne sont pas si loin de nos veilleurs.
Dans son cœur, il y avait du silence, de l’amour, beaucoup de points d’interrogation, du respect et, peut-être, surtout de la confiance. Celle qui habite vos cœurs aujourd’hui, j’espère. Il est aidé par une phrase de Guitton qui dit : « En fait, quand on ne comprend plus rien de cette vie et de l’agissement des hommes et du nôtre, il faut choisir. Il faut choisir entre l’absurde et le mystère ». Moi, j’ai choisi le second mot, et c’est cela qui m’ouvre le chemin de l’espérance. Quelle force, frères et sœurs ! Puisez dans cette existence si chahutée et si droite, si douloureuse et si lumineuse à la fois ! Ne doutez-pas qu’il est vivant aujourd’hui !

Tout à l’heure, dans la préface de cette messe des défunts, je chanterai avec une très grande joie : Avec la mort, la vie n’est pas détruite, elle est transformée. Dans une lumière inconnue de nous, il reste présent à vos vies, vous les membres de sa famille, vous ses amis mais vous aussi son pays qu’il a tant aimé, vous aussi le monde, aux dimensions infinies, qu’il a toujours voulu servir et respecter. Il continuera, comme l’ont dit ses filles au début de la messe, d’être attentif, d’être actif, comme l’était Sainte Thérèse qui promettait, quelques minutes avant sa mort, de passer son ciel à faire du bien sur la terre.

J’ai commencé, frères et sœurs, par la dernière phrase que nous venons d’entendre dans l’Evangile et je terminerai par la première phrase de l’Epitre que vous avez choisie. Elle est si belle et elle nous dit la condition, justement, par laquelle notre vie pourra aussi être un rayon de lumière et amener les autres à l’action de grâce qui habite nos cœurs aujourd’hui : « Frères, tous ceux qui se laissent conduire par l’esprit de Dieu, ceux-là sont vraiment fils de Dieu ».