mercredi 17 juin 2015

"Edmond Michelet, une résistance spirituelle"



C'est sous ce titre que Nicole Lemaître, professeur émérite d'histoire à l'université Paris-1 Panthéon Sorbonne et chargée de cours à l'Institut catholique de Paris, a publié un article dans le numéro 29 de juin 2015,  intitulé  "Résister", de la revue Inflexions.
Son comité de rédaction est ainsi composé : John Christopher Barry, Monique Castillo, Patrick Clervoy, Samy Cohen, Jean-Luc Cotard, Catherine Durandin, Benoît Durieux, Frédéric Gout, Michel Goya, Armel Huet, Haïm Korsia, François Lecointre, Thierry Marchand, Jean-Philippe Margueron, Hervé Pierre, Emmanuelle Rioux, François Scheer, Didier Sicard et Hervé Thiéblemont.
Toute à la démonstration de la sainteté d'Edmond Michelet - Nicole Lemaître a été la cheville ouvrière du dossier historique attaché à la cause de béatification du ministre de la Justice des années 1959 à 1961 - la brillante universitaire, auteur entre autres d'un Saint Pie V, en vient à oublier les règles de la méthode historique que l'on croyait intangibles.
A propos de l'entrée en résistance d'Edmond Michelet, elle "cite" des propos de celui-ci :


Parfait, il y a une référence, c'est un travail sérieux. Reportons-nous donc à cette référence, page 45 de  La Querelle de la Fidélité. Que lit-on ? On lit ceci :


 Quelle qualification retenir quand une "citation" est volontairement et profondément modifiée ? Est-ce une pratique courante dans l'Université ? Evidemment, cette modification - euphémisme - n'est pas le résultat d'une étourderie. Il s'agit d'éviter de troubler l'image irénique d'Edmond Michelet, candidat à la béatification : on verrait mal aujourd'hui l'Eglise béatifier un homme politique qui proclamerait qu'Hitler était un nouveau Mahomet.


Sur le procès des généraux Challe et Zeller, voici ce qu'écrit Nicole Lemaître :


 Nicole Lemaître ne retient dans son texte que ce qui va dans le sens d'une minimisation de la responsabilité d'Edmond Michelet dans la demande faite au procureur général Besson de requérir la peine de mort contre les généraux Challe et Zeller. Bien entendu, elle ne cite pas l'ordonnance 60-529 du 4 juin 1960, signée d'Edmond Michelet, ministre de la Justice, rétablissant la peine de mort en matière politique abolie depuis 1848, et dont l'article 99 autorise la réquisition de la peine de mort contre les deux généraux.
On la comprend. La cause d'un candidat à la béatification ayant signé une telle ordonnance et ayant exercé des pressions intenses sur le procureur Besson pour qu'il requière la peine de mort serait (et sera) mal accueillie à la Congrégation pour la cause des Saints, au Vatican. Pourquoi ? Tout simplement parce que Sa Sainteté le Pape François a condamné définitivement la peine capitale dans sa lettre du 20 mars 2015 à Federico Mayor, président de la Commission internationale contre la peine de mort :


(Extrait provenant du site Internet du Saint-Siège)


Examinons dans le détail le texte écrit par Nicole Lemaître.

Il demande la peine de mort dans une lettre du 30 mai 1961
Voici deux passages de la longue lettre signée d'Edmond Michelet et reçue par le procureur général Besson le 30 mai 1961, le deuxième jour du procès, donc la veille du jour où Antonin Besson va prononcer son réquisitoire (à noter qu'en lui annonçant l'envoi de cette lettre, André Holleaux, directeur de cabinet d'Edmond Michelet, lui a précisé qu'elle a reçu l'approbation du Premier ministre et du chef de l'Etat) :




 C'est clair : la peine de mort est explicitement réclamée.


Nous savons aujourd'hui qu'avant d'être envoyée, cette lettre a été travaillée avec Michel Debré et retouchée par le Général (de Gaulle) dans le sens de la sévérité.


La lettre a été travaillée avec Michel Debré. C'est la première fois que ceci est rapporté. Quelles références ? Si effectivement elle a été travaillée avec Michel Debré, cela signifie simplement qu'il y a une contribution de Michel Debré au texte d'Edmond Michelet.

et retouchée par le Général (de Gaulle) dans le sens de la sévérité.
Je pense avoir été le premier et peut-être le seul à avoir vu cette lettre, soumise au chef de l'Etat et retouchée par lui-même, aux Archives Nationales en 2011 et à avoir rapporté le fait.
Voici les trois phrases retouchées avant et après correction par le chef de l'Etat :
… La sédition impliquait à ses yeux (ceux d'André Zeller), en cas de succès, le renversement du Gouvernement (des Institutions) et l’inauguration d’une politique nouvelle, sans doute dans de nombreux domaines…
… Il est clair pour l’un et l’autre que le châtiment suprême semblerait devoir être normalement (doit normalement être) réclamé…
…Je voudrais vous rendre attentif, Monsieur le Procureur général, à la nécessité pour vous de réclamer des peines sévères (les peines les plus sévères)…

Le reste de la lettre n'a pas été retouché et contient en particulier les phrases y figurant auparavant :
 - Le code est formel, il prévoit la peine de mort, on n'aperçoit pas quelles circonstances atténuantes…
-   Si la peine de mort n'est pas réclamée cette fois…

Avec ou sans retouches, c'est bien la peine de mort qu'Edmond Michelet demande à Antonin Besson de requérir.
Quelles que soient les contributions respectives d'Edmond Michelet, de Michel Debré, de Charles de Gaulle ou de membres du Secrétariat à la Présidence de la République, la lettre est signée Michelet et en la signant, il en assume la responsabilité.

Pour qui aurait des doutes sur la position d'Edmond Michelet, il suffit de consulter l'étude faite par Jean-Michel Valade, intitulée "Du putsch des généraux d'Alger, en avril 1961, à la prison de Tulle" et publiée dans le n°28 de la revue Archives en Limousin :






Le Garde des Sceaux évoque donc "le détestable réquisitoire du procureur général (détention criminelle à perpétuité, NdR) et le scandaleux verdict du Haut Tribunal militaire (quinze années, NdR)


Mais sa  dernière phrase laisse en fait le choix ouvert au procureur

La dernière phrase de la lettre est celle-ci :


 Nicole Lemaître en tire la conclusion que le choix est laissé ouvert au procureur. Le choix est toujours laissé ouvert au procureur :"La plume est serve mais la parole est libre". La conclusion de la lettre est - c'est l'interprétation la plus logique - une ultime tentative d'Edmond Michelet de convaincre Antonin Besson de requérir la peine de mort, car ce dernier a, dès les premiers entretiens avec les ministres, fait savoir qu'il ne la requerrait pas à l'encontre des généraux Challe et Zeller.

Besson subit les pressions de Frey (Intérieur), Messmer (Armées) et Michelet (Justice)

Voici comment Antonin Besson les rapporte :





 Une pression de la part d'Edmond Michelet qui consiste à continuer la désintégration de la personnalité d'Antonin Besson…


Mais en le raccompagnant, Michelet lui dit qu'il est de cœur avec lui27
27 Jean-Raymond Tournoux, Jamais dit, Paris, Plon, pp. 258-262

Allons voir l'ouvrage indiqué en référence (en fait à la page 263). Voici l'extrait correspondant :



Antonin Besson se pose la question des sentiments réels d'Edmond Michelet; quel Michelet croire ? Celui qui vous dit qu'il est de cœur avec vous ou celui qui envoie une lettre quasi-comminatoire demandant que la peine de mort soit requise ? Nicole Lemaître a tranché : Michelet est de cœur avec Antonin Besson. Sur quelle base peut-elle affirmer ceci ? Antonin Besson lui-même ne comprend pas l'attitude du Garde des Sceaux et semble pencher pour un double langage de la part de celui-ci.
L'explication de la position de Nicole Lemaître est, semble-t-il, la même : un Michelet demandant la peine de mort ne fait pas un bon candidat à la béatification… 


Quelle conclusion tirer de l'analyse de ce texte de Nicole Lemaître ?
1) Elle a délibérément modifié le texte d'une citation d'Edmond Michelet.
2) Elle a systématiquement tenté de minimiser la responsabilité d'Edmond Michelet dans la demande qu'il a faite au procureur général Besson de requérir la peine de mort pour les généraux Challe et Zeller, ceci en omettant de citer des faits antérieurs (rétablissement de la peine de mort en matière politique), en omettant d'expliciter les pressions exercées sur le procureur Besson (entreprise de désintégration de sa personnalité) et en sélectionnant dans les mémoires de ce dernier uniquement l'extrait qui va dans le sens d'une dilution de la responsabilité de Michelet (Michelet lui dit qu'il est de cœur avec lui). Le travail de Jean Valade, fondé sur les archives du Centre d'Etudes Edmond Michelet de Brive qu'elle connait parfaitement :  connais pas.


Il est vraiment désolant qu'un ancien professeur des Universités se laisse aller à ce genre d'écart. Cette façon de travailler jette un doute sérieux sur l'impartialité et la rigueur ayant présidé à la constitution du dossier historique attaché à la cause de béatification d'Edmond Michelet.

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